Considérez-vous, à travers votre démission, que François Hollande n’est plus en situation de concourir ?

François Hollande prendra, comme il l’a dit, sa décision en décembre. Ce n’est pas l’explication de mon départ. Si je pars, c’est parce que c’est l’idée que je me fais de la responsabilité politique et de la fidélité à ce que je suis. Je pars afin d’être cohérent, libre et responsable.

Mais vous lui faites prendre un risque aussi !

Il y a quatre ans encore, je travaillais dans le secteur privé. J’ai accompagné François Hollande pour construire son programme. Il m’a ensuite proposé de venir servir à ses côtés, à l’Élysée, en tant que conseiller. Je ne me désolidarise en rien de cette période. Je l’assume et j’en suis fier. Je le lui ai encore dit hier. J’ai décidé de quitter l’Élysée, en conscience, en juillet 2014, pour des raisons qui n’appartiennent qu’à nous.

Et c’est le président de la République qui vous rappelle en août 2014 ?

Parce qu’il pense que j’ai les qualités requises pour réformer, pour bouger les lignes. Du premier jour de mes responsabilités ministérielles, j’ai été fidèle à ce que je suis et ce pour quoi il m’a confié cette mission. Il y a eu, au fil des mois, des désaccords dans la majorité gouvernementale, sur l’Europe, sur les réformes économiques et sociales et sur la réponse après les attentats, qui m’ont conduit à proposer un autre projet pour réconcilier celles et ceux qui se retrouvent dans le progressisme.

On l’imagine mal ravi de ce départ !

J’ai rappelé mardi que ce départ n’est pas un choix contre le gouvernement ou le Président. Mais je ne peux pas construire un projet politique alternatif en étant au gouvernement compte tenu des règles que le Président lui-même a posées. Continuer d’avoir une liberté dont on me reprochait qu’elle ne soit pas en solidarité avec le gouvernement ? Me faire renvoyer du gouvernement ? Arrêter d’être fidèle à ce que je suis ? Me réfugier dans le camp des vrais cyniques, qui oeuvrent en espérant que le Président perde ? J’ai décidé en conscience de prendre mes responsabilités, j’ai pris mon risque.

Vous avez fondé un mouvement, mûri un projet, quitté Bercy. Ça n’est pas pour faire de la figuration ?

En aucun cas. Je crois en la refondation de l’offre politique. Depuis que je suis éveillé à la conscience civique, j’entends parler de blocages. Aujourd’hui, les gens veulent avancer. Le sens des responsabilités, c’est de faire ce qui est bon pour le pays. Si je décide de prendre mes responsabilités, c’est parce que je pense que ça n’est plus compatible avec une appartenance gouvernementale. Cela n’a rien de léger ou facile car servir le pays en tant que ministre est un honneur. Je considère qu’aujourd’hui je suis plus utile à mon pays en construisant le projet dont il a besoin. C’est cela le véritable engagement, la véritable loyauté à l’égard des Français.

Prendre ses responsabilités, ça veut dire incarner ce projet, donc être candidat !

Cette question est légitime compte tenu de ce que sont les règles de la vie politique aujourd’hui. L’incarnation fait partie de la geste politique. Mais elle n’épuise pas tout. Elle n’est pas pour moi le coeur de la vie politique.

Personne ne croit plus que vous ne serez pas candidat !

Quand il s’agit de la destinée d’un pays, la priorité c’est d’avoir un projet ancré dans le réel et la volonté de le transformer. Il y a trop d’individualités qui veulent juste cristalliser les rejets et qui construisent des majorités factices, à coup de petits arrangements, et de débauchages. La priorité, c’est de travailler sur le fond, de s’immerger dans le pays, de travailler avec les Français ; c’est de dresser un diagnostic, de déplier les problèmes, de les expliquer ; c’est de construire un plan de transformation. Ensuite seulement vient l’incarnation.

Confirmez-vous que vous vous situez en dehors de toute primaire ?

Les primaires ont émergé en France pour défendre l’intérêt d’un camp et éviter la division face à un quadripartisme montant. La primaire de la Belle alliance populaire ne parviendra peut-être pas à rassembler la gauche : Arnaud Montebourg a lui-même indiqué qu’il pouvait s’en affranchir. Elle rassemble des candidats qui ne soutiendraient pas un candidat de la gauche de gouvernement ! Ce que j’observe, c’est que les primaires fracturent les partis et polarisent artificiellement les débats. On revoit la droite, de manière pavlovienne, taper sur toute la gauche ; et la gauche n’avoir pour principal argument que de dire « au secours, la droite revient ! ». Cela n’est pas de nature à régler les problèmes de notre pays.

Pour gagner, il faut que, seul, vous fassiez mieux que les vainqueurs de ces primaires. Possible ?

Nul ne sait ce qui va se passer dans les prochains mois. Pour ma part, je vais mettre toute mon énergie dans l’écoute, la compréhension des problèmes, la construction du projet et les actions concrètes. Ce n’est pas un rassemblement autour d’une personne, mais d’un projet. Apprenons du passé : on ne va pas échanger quatre circonscriptions contre deux ralliements !

Mais n’allez-vous pas être sous les feux croisés de ceux qui vous redoutent, de ceux qui vous rejettent ?

Je me suis toujours référé sur ce point à Clemenceau : « Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait. »

L’opinion plutôt que les appareils, c’est néogaullien ?

La Nation plutôt que des appareils fatigués. Mais j’ai du respect pour les corps intermédiaires, les syndicats, les élus locaux, les associations, qui ont une légitimité de réflexion et d’action.

Que peut-on faire pour réformer, sans paralyser le pays, comme avec la loi Travail ?

Il faut faire confiance aux Français, leur expliquer où on les conduit. L’erreur que nous avons faite n’est pas de faire des choses qui n’avaient pas été annoncées, car c’est dans la nature de tout gouvernement que de devoir prendre des décisions imprévues. Non, l’erreur que nous avons faite, c’est de modifier plusieurs fois un même sujet sans l’expliquer dès le début. Tous les sujets fondamentaux doivent faire partie de la campagne, être expliqués et faire l’objet d’un contrat clair dans lequel vous engagez votre majorité. La vie politique française se construit trop souvent en administrant des potions à un malade à qui on parle en latin. La clé du succès, c’est de considérer que les Français sont intelligents. De présenter les problèmes et le plan d’action pour le conduire avec les Français.

Donc, sur tous les grands sujets, on peut trouver des majorités réformistes ?

J’en suis convaincu ! Quels sont les grands sujets qui se posent au pays : le rapport au travail, à l’innovation, la grande transformation numérique, le rapport à l’environnement, aux inégalités qui ne sont pas seulement financières, le sujet de la sécurité, celui de l’identité, le rapport à l’Europe, à la mondialisation. Sur tous ces sujets, il y a une fracture profonde au sein de la droite et au sein de la gauche. On veut garder une industrie et on est dans un monde ouvert ? Alors, il faut réformer le travail, permettre de saisir de nouvelles opportunités, mais avec des sécurités. Alors, il faut une vraie réforme du financement de l’économie et ne pas vouer aux gémonies celles et ceux qui y investissent, ni considérer que la finance est en soi une mauvaise chose. Si on instrumentalise ces sujets pour diviser, si on flatte son électorat le plus extrême, on ne peut pas avancer. Il faut, sur chacun de ces grands sujets, rassembler celles et ceux qui partagent les mêmes valeurs et le même engagement.

Pour faire passer un projet, il faut une majorité. Vous présenteriez des candidats aux législatives, seul, avec d’autres ?

En Marche se construit aujourd’hui sur des valeurs, une vision, un diagnostic et un plan de transformation détaillé du pays. Nous nous poserons en temps voulu la question de l’incarnation et de la construction d’une majorité politique. J’ai, dans mon mouvement, des femmes et des hommes qui s’étaient éloignés de la politique. Nous en avons de gauche, des élus, du Parti radical, du Parti socialiste, des écologistes, des personnes qui viennent du centre droit, de la droite. Je n’ai pourtant fait aucun accord d’appareils : ils sont là sur la base de leurs convictions. Mon souhait, c’est de construire une majorité sur la base de convictions.

Malgré tout ce que vous avez dit là, vous persistez à ne pas dire que vous êtes candidat ?

Je m’engage. Avec beaucoup d’autres. Car nous sommes en nombre. Être candidat, c’est encore autre chose. C’est un choix intime, profond, mûri.

Que vous avez fait en votre for intérieur ?

Il faut garder cette discipline des temps. Elle consiste à avoir une exigence absolue sur le fond et sur la capacité à agir avant de se poser la question des personnes. Nous nous exposons sinon à commettre les mêmes erreurs que les autres.