“Je ne crois pas au président ‘normal'”

C’était l’une des promesses de François Hollande : être un “président normal”. Un terme auquel ne croit pas Emmanuel Macron. “Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise”, estime l’ancien ministre, dans l’interview accordée au site de Challenges. A ses yeux, quand un chef de l’Etat devient normal, “nous courons un risque politique et institutionnel, mais aussi un risque psychologique collectif, et même un risque pour l’efficacité de l’action”.
Quelques lignes plus tôt, Emmanuel Macron affirme que l’élection de François Hollande en 2012 “ne s’est pas exclusivement construite sur l’anti-sarkozysme”. Le candidat socialiste “avait su faire passer l’espérance d’une France en mesure de dépasser les clivages qui la minent”. Mais “hélas, l’apaisement par la pacification des moeurs n’est pas suffisant”, juge son ancien collaborateur. Et de juger sévèrement : “Par manque de clarification idéologique, François Hollande a dès le premier jour commencé à cohabiter avec son propre camp.”

“Un ministre n’est pas un obligé”

Le mot “obligé” n’est pas nouveau. En avril 2016, dans un entretien aux journaux du groupe Ebra, Emmanuel Macron disait que sa nomination par Hollande n’en faisait pas “son obligé”. Une polémique avait suivi, le poussant à déplorer une “phrase sortie de son contexte”. Emmanuel Macron reprend aujourd’hui ce terme. “Un ministre n’est pas un obligé, sinon nous serions asservis à un système vassalique, ce qui éloignerait beaucoup d’une démocratie moderne”, explique celui qui dit avoir envers François Hollande “du respect institutionnel et de l’amitié personnelle”.
Revenant sur son parcours aux côtés du Président, l’ancien ministre refuse les “reproches de déloyauté” et affirme s’être “contenté de reprendre [sa] liberté”. “Je suis parti, en pleine cohérence avec mes convictions, et avec les termes de l’accord initial”, ajoute Emmanuel Macron qui dit que sur les réformes, il a “constaté qu’on ne [lui] permettait pas de les mener, ni sur le fond ni sur la méthode”.

“Etre élu pour connaître la France me paraît faux”

C’est l’un des reproches qui lui est parfois fait : il n’a jamais été élu. “L’argument qui consisterait à prétendre qu’il faut être élu pour connaître la France me paraît faux”, répond Emmanuel Macron, pour qui “l’accès à la vie réelle n’est pas conditionné à l’exercice d’une activité politique ou à la recherche du pouvoir”. Le leader du mouvement En Marche! rejette aussi les accusations de “spécimen de la technocratie et de la finance”. “Ce n’est pas ma vie. Je ne me reconnais pas dans cette caricature”, réplique-t-il, assurant vouloir “dégager des consensus et non pas des compromis”.

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“Le PS n’a pas le monopole de la gauche”

Jugeant que le Parti socialiste est “en crise grave”, Emmanuel Macron se dit “de gauche”. “Le Parti socialiste n’a pas le monopole de la gauche. Etre de gauche, c’est une histoire, un imaginaire politique, des convictions, des indignations, un regard”, développe l’ancien ministre, qui revient aussi sur son parcours familial. “Le système politique, avec ses codes et ses usages, je ne cherche pas à le respecter parce que je ne lui appartiens pas. Ça ne me pose donc aucun problème de transgresser ses codes”, déclare Emmanuel Macron.
Lui rejette une participation à la primaire de janvier : “Cela pourrait apparaître, aux yeux de certains, comme une manœuvre tactique intelligente. Mais en l’espèce, la clarté vaut plus que tout : il ne s’agira pas d’une vraie primaire de la gauche et elle ne permettra pas le rassemblement des progressistes.”

“Si j’étais populiste, (…) j’affirmerais qu’enfermer tous les fichés S garantira la sécurité des Français”

En un seul passage, Emmanuel Macron critique, sans les citer, Manuel Valls et Nicolas Sarkozy. “Une poignée de détracteurs m’accusent d’être un ‘populiste light'”, dit-il, évoquant ici les propos du Premier ministre. Avant de lui répondre : “Ils croient ainsi m’insulter car pour eux, vouloir se rapprocher du peuple est la dernière offense. Ils font une erreur d’incompréhension sémantique : un véritable populiste flatte le peuple dans ses bas instincts, il lui ment, le pousse aux extrêmes. Pour ma part, j’essaie de m’adresser à l’intelligence des citoyens, et je le fais sans m’encombrer des barrières que le système place entre les politiques et le peuple.” Puis de prendre comme exemple du “véritable populiste” l’une des mesures phares de Nicolas Sarkozy dans sa campagne pour la primaire de la droite. “Si j’étais populiste, je mentirais, je promettrais des choses intenables et inconséquentes. Si j’étais populiste, j’affirmerais qu’enfermer tous les fichés ‘S’ garantira la sécurité des Français, quand tous les gens sérieux savent que c’est faux. Ecouter le peuple, c’est entendre ce qu’il veut, ce à quoi il est prêt.”

“La laïcité, c’est un principe de liberté”

“Je maintiens qu’aujourd’hui certains défendent une vision revancharde de la laïcité”, répète Emmanuel Macron, qui dénonce “une conception étriquée et dévoyée de la laïcité”. L’occasion de donner sa propre vision : “La laïcité, il ne faut jamais cesser de le rappeler, c’est un principe de liberté.” L’ancien ministre, qui dénonce la polémique estivale sur le burkini, se dit contre l’interdiction du voile à l’université. Selon lui, “on renforcerait le communautarisme puisqu’elle serait renvoyée à son quartier, à sa situation, à son confinement social”.
“Le cœur de nos difficultés, ce n’est pas l’islam en général c’est le développement d’un fondamentalisme, en particulier salafiste […] qui se construit contre la République et ses valeurs”, ajoute Emmanuel Macron. Pour contrer ce phénomène, il appelle à “réinvestir ces quartiers, en redonnant de la mobilité sociale et des perspectives à ces jeunes et moins jeunes, en leur proposant une dignité dans notre société”. Et d’ajouter : ‘Il ne faut plus considérer les Français de confession musulmane comme un corps étranger.”

“Rebâtir un projet politique européen”

 “La France est grande quand elle est grande en Europe et que l’Europe est forte”, déclare Emmanuel Macron, pour qui il faudra “rebâtir un projet politique européen plus ambitieux, plus simple, plus démocratique et efficace” sur dix ou quinze ans.
“Nous avons installé l’idée que l’Europe était un problème. Or la véritable souveraineté sur bien des sujets est et sera européenne”, affirme Emmanuel Macron, en estimant avant tout que “la souveraineté, ce n’est rien d’autre que la maîtrise d’un destin collectif”.